Chronologie Part XXX


Un jour, alors que je devais avoir 9 ans, je me suis juré que j’aurai ma revanche sur la vie. Je savais que celle-ci ne serait pas une vengeance visible dans le but de faire souffrir, elle serait pourtant bien réelle, mais uniquement pour moi, pour mon ego, pour survivre. Des textes sur ce qui s’est passé pendant 10 ans, j’en ai écrit plusieurs : la douleur, le ressentiment, le souvenir… Au final, ces textes n’ont été libérateurs que sur l’instant, jamais sur la durée. Il m’a fallu pas loin de quinze ans pour enfin reconnaître que j’avais mis tout ça derrière moi et que je m’étais émancipée de mon passé. Pendant toutes ces années j’ai combattu la douleur, entretenu ma haine de ce passé destructeur, j’ai pourtant tenté malgré tout de me reconstruire, de reprendre confiance en moi et de m’en sortir. À l’heure actuelle, je ne saurai même pas dire quel a été le déclic pour que ma vie prenne enfin le chemin qu’elle aurait dû prendre au sortir de l’adolescence. Je ne peux que regretter dans un sens d’avoir perdu 10 ans de ma vie suite à ça, a contrario, je sais que c’est aussi ce qui m’a forgé. Mais qui aurais-je été sans tout ça ? Quelle jeune femme, une enfance normale aura faite de moi ? En réalité, je ne peux m’en vouloir qu’à moi-même de ne pas m’être réveillée plus tôt et d’avoir pensé que le temps — peut-être — ferait les choses.

Avant d’aller plus loin, je me dois de vous expliquer le pourquoi du comment du besoin de cette revanche sur la Vie et sur les autres.

Ma vie aurait pu être celle de n’importe quelle petite fille née dans une famille aimante et équilibrée (mais qui peut affirmer être équilibré ?). J’aurais pu grandir équilibrée (bis ?), heureuse et faire un parcours scolaire sans faute pour devenir vétérinaire, mon rêve de l’époque. J’aurai suivis un schéma classique consistant à avoir une bonne situation, me marier, investir dans l’immobilier et faire des enfants. Comme vous vous en doutez, ceci n’a absolument pas été le cas et aujourd’hui, à trente ans, je peux vous dire que ce ne sera jamais le cas.

J’ai, aujourd’hui, oublié un grand pan de ma vie jusqu’à mes 16 ans, honnêtement, je pense que j’ai occulté inconsciemment tout ça pour tenter de survivre. Certains me diront qu’en soi ce que j’ai subi n’est rien, la réalité c’est que tout a son importance peut importe la gravité des faits.

Tout a commencé lorsque j’avais environ 5 ans. Âge de la grande innocence, celle où l’enfant n’est pas censé se retrouver face à la violence surtout lorsque celle-ci se présente sous la forme d’un enfant du même âge.

Aujourd’hui, on parle de plus en plus souvent du harcèlement scolaire, mais à l’époque, c’était quelque chose d’invisible, qui était totalement nié par le corps enseignant qui se couvrait à base de « Ce ne sont que des jeux d’enfants ». La différence à notre époque, c’est que les parents sont informés des possibilités de recours pour faire reconnaître le harcèlement de leur enfant, le corps enseignant est sensibilisé et les directions des écoles doivent y être attentif, les médias en parlent, mais malheureusement qu’à partir du moment où l’enfant a passé le cap du suicide, n’en pouvant plus de son calvaire.

Ce qu’il faut comprendre c’est qu’un enfant harcelé ne parlera pas forcément de ce qu’il subit : la honte, l’incompréhension, la peur du rejet… des causes qui feront que dans sa tête ses plaintes ne seront pas légitime « Je me plains donc je suis une mauviette alors que je devrais me défendre ». Un enfant peut-être un formidable comédien tout comme les parents peuvent être de formidables aveugles et il faut l’avouer, le corps enseignant n’est aujourd’hui pas capable de voir tout ce qui se passe dans une école quand les quotas de fonctionnaires sont sans cesse revus à la baisse malgré le nombre croissant d’élèves et les classes surchargés. Que faire alors ?

Reprenons mon histoire…
Tout a donc commencé en école maternelle pour « s’arrêter » à l’âge de 15 ans. Je n’ai que peu de souvenirs aussi bien positifs que négatifs de cette époque, mais pour une raison que j’ignore j’ai retenu une des premières fois. On retient toujours ses premières fois !

Ce n’était rien me diront certains, mais pour moi ça a été l’élément déclencheur de ce qui me gâchera mon enfance. Une remarque dans le rang, une élève, une seule pour appuyer sur le bouton du compte à rebours. À l’époque, je ne pensais pas que cette remarque ferait de ma vie un enfer.

La suite de mes souvenirs n’est qu’un gros trou noir, j’ai des bribes de l’époque de la primaire, des flashs, des remarques. Les moqueries sur mon nom, les élèves qui se retrouvent autour de toi pour te frapper en pleines cours de récré, les insultes, les rabaissements sans cesse… en réalité, tout ce que je pouvais faire était sujet à moquerie. Je n’avais pas le droit de respirer sans m’en prendre une pour grossir légèrement les choses.

Pendant toutes ces années, c’est elle qui décidait de ma vie, de mes journées, je n’étais qu’un pion sur un échiquier qu’elle avait créé et qu’elle gérait totalement, accompagnée de ses autres pions. Je n’avais plus mon libre arbitre, on me l’avait retiré, ce jour de maternelle où dans le rang elle m’a fait cette première remarque.

À 11 ans, j’ai bêtement pensé que le collège signerait la fin de tout cela, mais c’était sans compter le corps enseignant qui depuis ce jour de mes 5 ans, n’a jamais pris en compte ce que je subissais tous les jours allant même jusqu’à s’allier avec les élèves pour me prendre comme cible :

Il faut remettre dans les choses dans le contexte pour eux j’étais LE problème. Ce n’était pas les autres enfants qu’il fallait blâmer, c’était moi qui n’étais pas normale et, dixit la directrice, mes parents devaient m’envoyer chez un psy, car je ne savais pas m’intégrer. Certes, je n’étais pas cette enfant normale qui joue à la poupée et qui ne s’intéresse qu’aux choses de « fille ». J’étais une enfant passionnée par la lecture, enfermée dans un monde fait d’Indiens, de cowboys, d’aventuriers, de loups et de grand espace froids et nordiques. J’adorais l’Astronomie, les dinosaures, tout ce qui était lié à la Nature. J’étais depuis l’âge de 7 ans élevé dans un environnement où l’ésotérisme tenait une place importante, mais ça bien entendu c’était un secret, qu’en auraient pensé les autres ? Malgré tout, je rêvais d’être acceptée, d’avoir des amies et d’être « Aimée ». La vérité, c’est que j’aurai aimé être une enfant qui pouvait s’épanouir à l’école, mais ça n’a jamais été le cas. J’aimai apprendre, je n’étais pas un élément perturbateur de la classe, je me mettais d’ailleurs la pression toute seule afin d’être la meilleure. Cette pression ce n’était pas pour moi que je la mettais, c’était pour mes parents, afin de ne pas les décevoir, pour les maîtresses afin d’être aimé au moins de quelqu’un. Je ne recherchais pas l’approbation des autres sur ce qui me passionnait, je ne souhaitais qu’une chose, qu’on m’accepte comme je suis, sans me juger. J’ai eu très tôt conscience que je ne serai jamais comme les enfants de mon âge, je les trouvais superficiels, sans passion, méchante… j’avais grandi trop vite sur certains points, pas assez sur d’autres.

… Le collège a donc été ce passage que je pensais salvateur. La réalité est bien entendu toute autre. À cet âge, les élèves sont extrêmement méchants entre eux et n’ont absolument aucun scrupule à tenter de détruire les plus faibles. Les mois, les années, se sont donc enchaînés, mes parents tentant toujours d’agir, en vain. À quinze ans, quand les coups sont sortis du cadre scolaire ça été la fois de trop, ça été également le passage salvateur que je n’espérais plus. Il aura fallu 10 ans, pour que cette remarque par laquelle tout avait commencé se termine à la gendarmerie avec interdiction de m’approcher à moins de 3 mètres.

À seize ans, une fois au lycée il y a bien un élève du collège qui a tenté de continuer le schéma, mais fut viré rapidement pour une raison autre… depuis ce jour, tout s’est arrêté.

En théorie, ma vie aurait dû commencer, elle n’a été que la suite d’une chute enclenchée dix ans plus tôt. Quand je suis sortie du harcèlement, je n’avais absolument plus aucune confiance en moi. De ma propre vision j’étais quelqu’un qui ne méritait pas de vivre, j’ai rêvé de mourir dès l’âge de dix ans. J’étais moche, née dans un mauvais corps, sans intérêt, nulle… je n’avais pas d’avenir. Je me suis réfugiée dans la seule chose que je connaissais et qui était devenue avec le temps une situation rassurante : la souffrance et la solitude.

Entretenir la douleur psychique était mon auto-destruction. Je ne me suis jamais attaquée à mon corps physique, il n’existait pas dans ma conception des choses. Il n’était qu’un élément encombrant de mon existence, celui qui avait souffert c’était mon esprit et c’est celui-là que j’avais besoin de détruire. Soigner le mal par le mal…
Entre mes 16 ans et mes 18 ans, je me suis réfugiée dans l’écriture et la lecture. Je n’allais pas à l’école pour aller suivre un cours, j’y allais pour écrire et lire. J’ai dit adieu à l’enseignement le jour où je suis rentrée en seconde, je savais que l’école ne pourrait jamais rien pour moi et que si je voulais apprendre certaines choses, je devrais le faire par moi-même.

Pendant cette période, j’ai écrit pas loin de 300 textes que je partageais en ligne. Internet était mon refuge, il a été celui qui m’a permis — enfin — d’être comprise et d’échanger sur tout ça, sur mon mal-être et ma vision des choses. Internet a en quelque sorte été libérateur pour moi. Il faut avouer que tout ce que j’écrivais était très sombre : viol, suicide, automutilation, avortement, meurtres… j’avais besoin de sortir toute cette noirceur que j’avais dans ma tête, mais également de l’entretenir.

À partir du jour où j’ai arrêté l’école, soit en milieu d’année de première, j’ai arrêté de sortir, excepté pour voir mes amis. J’avais peur des autres, j’étais parano… chaque personne qui croisait ma route, en particulier les hommes étaient devenus pour moi un ennemi, une personne qui risquait à chaque instant de me faire du mal. J’avais le regard au sol, je cherchais à disparaître, me rendre invisible. La musique hurlant dans mes oreilles, ma bulle, mon espace vital dans ce monde qui m’effrayait.

Pendant des années, ce comportement est resté, je détestais l’humain et pourtant a contrario j’avais enfin des amis dont certains le sont encore aujourd’hui. J’ai rencontré ma meilleure amie à 16 ans grâce à nos échanges sur internet. Elle détestait le métal, j’adorais, ça semblait mal parti entre nous du premier abord.

Bref, je ne vais pas m’essayer à tenter de résumer comment je m’en suis sortie, car la réalité c’est qu’il y a eu un déclic qui s’est fait en moi, je suppose, à mon premier Rêve de l’Aborigène… J’ai malgré tout eu pendant des années de nombreux épisodes dépressifs dans lesquels je recherchais ce mal-être que j’avais pu connaître à mes 16 ans. Il y avait comme un manque en moi, comme une droguée qui n’aurait pas eu sa drogue. Cette époque, au final, m’inspirait énormément pour écrire et je dois avouer que je n’ai jamais retrouvé depuis cet élan que j’avais, moi qui rêvais d’écrire un livre étant enfant. Je reconnais que la création a pris une autre forme, mais je n’ai jamais retrouvé ce côté libérateur dans tout ce que j’ai pu et peut faire que j’obtenais à l’époque où j’écrivais.

Aujourd’hui, cette revanche que je souhaitais tant obtenir je l’ai eue et ceci sera sûrement le dernier texte que j’écrirais sur cette période, parce qu’enfin j’ai mis un point final à tout ça. J’ai repris les rênes de ma vie même si je ne sais pas où celle-ci me mènera. J’ai arrêté de vivre dans le passé tout en projetant le futur, j’ai appris à vivre au présent, avançant au jour le jour, j’ai repris confiance en moi même si tout n’est pas parfait et, petit à petit j’apprendre à prendre confiance dans le fait que « Je suis capable de… ».

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